La consommation d’alcool excessive est associée à un surrisque d’endocardite infectieuse

Vincent Richeux

4 février 2025

PARIS — Selon une large étude épidémiologique menée en France à partir de données hospitalières, le risque de développer une endocardite infectieuse est deux fois plus élevé chez les patients consommant ou ayant consommé une quantité importante d’alcool (au moins six verres standards d’alcool/jour). Les résultats ont été présentés lors des Journées Européennes de la Société Française de Cardiologie  (JESFC 2025) .

Les chercheurs ont repris les données de 26 millions de patients hospitalisés en France entre 2019 et 2023, dont celles de plus d’un million d’adultes déclarés comme ayant une dépendance à l’alcool. Il s’avère qu’une forte consommation d’alcool, présente ou passée, se retrouve chez un homme atteint d’endocardite sur cinq.

Il va falloir désormais interroger les patients pris en charge pour une endocardite sur leur consommation d’alcool.

C’est la première fois que ce facteur majeur de risque d’endocardite est ainsi mis en évidence. Se pose désormais la question du risque associé à une consommation d’alcool plus modérée, « qui est pour le moment inconnu » et qui devra faire l’objet d’autres études, a commenté auprès de Medscape édition française, le Dr Michael Schwarzinger (CHU de Bordeaux).

Les hommes davantage touchés

Néanmoins, « on peut suspecter un risque accru d’endocardite avec la consommation d’alcool en général ». Dans tous les cas, dans cette étude épidémiologique, « l’importance de ce facteur de risque apparaît clairement », a ajouté le médecin de santé publique.

« Il va falloir désormais interroger les patients [pris en charge pour une endocardite] sur leur consommation d’alcool », a souligné en fin de présentation, la Dre Christine Selton-Suty (CHU Nancy-Brabois, Nancy), modératrice de la session, lors d’un échange avec l’auditoire.

En cas de consommation excessive d’alcool, l’intervention d’un addictologue pourrait ainsi se justifier dans le parcours de soins des patients traités pour une endocardite. Pour le moment, les patients sont orientés vers un addictologue seulement en cas d’usage de drogues par voie intraveineuse, facteur de risque bien intégré d’endocardite infectieuse.

Le lien potentiel entre la consommation d’alcool et l’endocardite infectieuse était suspecté au regard des différences en termes de sex ratio observées chez les patients atteints d’endocardite, a expliqué le Dr Schwarzinger. « Aucune piste sérieuse n’a pu expliquer jusqu’à présent pourquoi les hommes sont davantage touchés. »

On compte en effet deux fois plus d’hommes atteints d’endocardite que de femmes, tandis que les hommes sont trois fois plus nombreux à avoir une consommation problématique d’alcool que les femmes. Dans les pays à majorité musulmane, où l’alcool est très peu consommé, l’endocardite semble toucher autant les hommes que les femmes, précise le praticien.

Immunodépression favorisée par l’alcool

L’alcool a aussi un effet négatif sur le système immunitaire. « On sait que les fortes consommations d’alcool sont associées à une immunodépression et à des risques d’infection bactérienne. Il existe un risque d’infection majeur chez les personnes les plus exposées à l’alcool. »

Pour explorer cette piste, le Dr Schwarzinger et ses collègues ont mené une étude épidémiologique à partir des données hospitalières du PMSI (Programme de médicalisation des systèmes d’information). Les données des patients hospitalisés en 2019 et 2023 ont été analysées pour retenir celles concernant une déclaration d’endocardite ou de dépendance à l’alcool.

La dépendance à l’alcool, qui est « la seule déclaration possible dans le PMSI pour la consommation d’alcool », est définie comme une consommation d’au moins six verres standards d’alcool/jour. Un verre standard contient 10 g d’alcool environ et correspond à un demi de bière ou un ballon de vin.

Dans les études, les moyennes rapportées en termes de consommation pour une dépendance à l’alcool se trouvent autour « de 15 verres/jour pour un homme et 10 verres/jour pour une femme ». Une consommation de 15 verres d’alcool standard/jour correspond à quasiment deux bouteilles de vin/jour.

Dans la base de données du PMSI, les déclarations de dépendance à l’alcool concernaient également les patients admis pour une cure de sevrage ou déclarant une abstinence après une dépendance à l’alcool, « qui a pu durer entre 20 et 30 ans ».

Au total, entre 2019 et 2023, 1,1 million de patients avec une dépendance à l’alcool ont effectué un séjour à l’hôpital, dont 75 % d’hommes. Parmi les patients enregistrés comme étant dépendants à l’alcool, 20 % ont déclaré être abstinents.

Effet réversible avec l’abstinence

Au cours des cinq années, 41 632 cas d’endocardite infectieuse ont été enregistrés, soit une prévalence de 0,1 % sur l’ensemble des adultes hospitalisés en France pendant cette période. Le sex ratio est « assez classique », note le Dr Schwarzinger, avec une part d’hommes de 69 %. « La prépondérance des hommes apparait à partir de 45 ans. »

Près de 80 % des patients avec une endocardite ont des comorbidités. La consommation d’opioïdes est rapportée dans 2,5 % des cas, tandis que la dépendance à l’alcool se retrouve chez 15 % des patients. Le taux atteint 19 % chez les hommes (environ 30 % entre 45 et 70 ans) et près de 7 % chez les femmes.

L’analyse montre une forte corrélation entre la consommation d’alcool excessive, qu’elle soit présente ou ancienne, et le risque d’endocardite qui est alors multiplié par deux (hazard ratio [HR] 1,97 [1,86-2,07], p < 0,0001). Les pathologies liées à l’alcool, comme la cirrhose, sont également associées à un surrisque d’endocardite.

Chez les patients en cure de sevrage ou abstinents, « on retrouve un effet-dose avec une réversibilité » sur le niveau de risque, proportionnel à la durée du sevrage, a précisé l’intervenant. Un résultat qui confirme également la corrélation entre l’endocardite et la consommation d’alcool.

Multiplication des facteurs de risque

Pour la Dre Selton-Suty, la réduction du risque, notamment de récidive après une endocardite, passe par une meilleure éducation des patients, notamment sur les gestes préventifs. La baisse de la consommation d’alcool ou le maintien de l’abstinence pourrait, selon elle, s’intégrer dans la prévention, au même titre qu’une bonne hygiène buccodentaire.

D’autres facteurs de risque ont été récemment mis en évidence dans les études épidémiologiques, au point de revoir l’approche adoptée dans la prise en charge de l’endocardite infectieuse, a ajouté la cardiologue. « Il semble que les études sur les données de santé soient en train de remettre à niveau nos connaissances sur l’endocardite. »

Par exemple, un geste buccodentaire chez un porteur de pacemaker serait associé à un surrisque de développer une endocardite dans les trois mois. Le risque serait également majoré en cas de communication interatriale, une malformation congénitale caractérisée par une ouverture entre les deux cavités supérieures du cœur, « alors qu’on nous a toujours appris le contraire ».

Selon le Dr François Goehringer (CHU de Nancy), également modérateur de cette session consacrée à l’endocardite infectieuse, des registres seraient en train de suggérer un surrisque d’endocardite avec des procédures invasives, autres que l’acte dentaire, comme une résection de la prostate. Finalement, « tout acte invasif pourrait être à risque ».