Covid-19 : prévoir l’imprévisible ? Retour sur l’enquête politico- judiciaire 

Quentin Haroche

10 février 2025

Sauf rebondissement inattendu, il n’y aura pas de grand procès de la Covid-19. Après plus de quatre ans d’investigation, la Cour de Justice de la République (CJR), seule juridiction habilitée à juger des ministres pour les actes commis dans l’exercice de leur fonction, a clos le 30 décembre dernier son enquête sur la gestion de l’épidémie.

Aucun des trois ministres visés, à savoir l’ancien Premier ministre Edouard Philippe et les deux anciens ministres de la Santé la Pre Agnès Buzyn et le Dr Olivier Véran, n’a été mis en examen. Tout porte à croire que l’affaire se clôturera par un non-lieu.

Tout ça pour ça serait-on tenté de dire. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, deux journalistes d’investigation du journal Le Monde, connus pour leurs ouvrages à quatre mains qui révèlent les arcanes du pouvoir politique (Un président ne devrait pas dire ça, livre à charge contre François Hollande, est sans doute leur œuvre la plus connue), ne sont pas de cet avis.

Grâce notamment à une source « proche du dossier » comme disent les journalistes et dont il préserve l’anonymat (comme dans un bon roman d’espionnage), les deux journalistes ont en effet pu accéder à la colossale enquête de la CJR (un dossier d’un million de pages selon eux).

Dans leur dernier ouvrage Les juges et l’assassin, un livre parfois passionnant, parfois rébarbatif, souvent accusateur, ils décortiquent avec précision cette enquête et derrière elle la gestion des tout premiers mois de la pandémie de Covid-19, entre janvier et mars 2020.

Malgré le non-lieu que s’apprêtent à rendre les juges, la conclusion de l’enquête est, pour les deux journalistes, sans appel : oui, l’État français a fauté dans sa préparation et sa riposte face à la pandémie. « Le dossier judiciaire établit que plus de cinquante rapports ou notes avaient, avant l’irruption du Covid, alerté les autorités politiques du délabrement sanitaire en cours » écrivent les deux journalistes. « Les faits sont là, ils indiquent de manière difficilement contestable, que le pouvoir a fauté ».

L’insaisissable Pr Buzyn

Tout au long des plus de 400 pages de l’ouvrage, les deux journalistes égrènent en effet jusqu’à la nausée, les nombreuses notes ou rapports de diverses administrations qui, pendant des années, ont alerté sur le risque d’une potentielle pandémie et qui, le plus souvent, sont restés au fond des tiroirs.

Pour expliquer cet aveuglement et cet immobilisme, les deux journalistes mettent en cause la structure même de la bureaucratie française : les administrations s’accumulent, dans un univers « kafkaïen », où chacun défend son pré-carré, avant de tenter de se défausser sur l’autre au moment où les ennuis judiciaires commencent.

Quand la pandémie viendra prendre au dépourvu cette administration, son premier réflexe sera d’ailleurs de créer de nouveaux comités abscons plutôt que d’agir concrètement.

L’administration en prend ainsi pour son grade et notamment celui qui en est le principal responsable, le président de la République Emmanuel Macron. Intouchable pour la CJR du fait de son statut présidentiel, le chef de l’État reste dans l’ombre tout au long de l’ouvrage, mais son comportement déroute. Jusqu’aux derniers jours avant le confinement, Emmanuel Macron apparaît ainsi plus préoccupé par sa réforme des retraites que par la pandémie.

Contre l’avis de tous ses conseillers, il se rend à Marseille en avril 2020 pour adouber le sulfureux Pr Didier Raoult qui, révèle l’ouvrage, maintiendra des contacts étroits avec Olivier Véran jusqu’à fin 2020. Puis, quand l’enquête du CJR démarre, le chef de l’État et son entourage plongent dans la paranoïa, se croyant sur écoute. Dans une atteinte à la séparation des pouvoirs, le président de la République ira même jusqu’à faire modifier la déposition du président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand devant la CJR.

Toutefois, le principal personnage de ce « roman » reste la Pre Agnès Buzyn, ministre de la Santé jusqu’au 16 février 2020. Les deux journalistes ont bien du mal à cerner ce personnage à fleur de peau, qui semble avoir été très affectée émotionnellement par ces terribles premiers mois de l’année 2020.

L’enquête du CJR confirme ainsi que l’hématologue a bien, comme elle l’a dit plus tard à plusieurs reprises, vu avant tout le monde que la catastrophe allait arriver. Dès janvier 2020, elle multiplie les alertes auprès d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe, qui lui répondent par l’indifférence.

Néanmoins, la Pre Buzyn est un personnage double. D’un côté donc le médecin qui s’inquiète de ce danger sanitaire qui monte. De l’autre, bon soldat de la macronie, qui ne veut pas décevoir ses chefs et qui se lance donc, en plein début d’épidémie, dans l’aventure des élections municipales de Paris. Toute la complexité du personnage est résumée dans un échange de SMS avec Edouard Philippe début mars 2020.

Le matin, elle évoque avec le chef du gouvernement son évolution dans les sondages en vue des élections… et le soir, elle lui demande d’annuler les élections au vu de la situation épidémique. « Derrière vos décisions, ce sont des gens qui vont mourir » finira-t-elle par dire au Premier ministre, face à ce qu’elle juge être son manque de réaction face au risque sanitaire.

L’affaire des masques ou le péché originel

Le principal élément à charge de ce procès médiatique (à défaut de judiciaire) que les deux journalistes mènent contre l’État est bien sûr la désastreuse gestion des masques. Une question qui a constitué une porte d’entrée pour les deux journalistes, qui avaient déjà réalisé pour Le Monde une enquête sur ce sujet en 2020.

Les longs développements que l’ouvrage consacre à ce sujet sont particulièrement saisissants : pendant les dix années que précède la pandémie, l’État, pris d’une schizophrénie administrative, va d’une main multiplier les notes insistant sur l’importance des masques en cas d’épidémie, de l’autre détruire ses stocks stratégiques de masques.

On est ainsi effaré de lire que jusqu’en mars 2020, alors que la France était déjà confinée et que les équipements de protection manquaient cruellement dans les hôpitaux, l’administration continuait de détruire des masques chirurgicaux supposément périmés.

Bien que les torts soient partagés, Jérôme Salomon est principalement responsable de ce fiasco. En tant que Directeur général de la Santé (DGS) de 2018 à 2023, il a ordonné de ne pas renouveler les stocks stratégiques de masques.

En 2019, il fait ainsi pression pour que Santé Publique France (SPF) supprime une note indiquant qu’il faudrait stocker un milliard de masques, alors que lui-même vient de n’en commander que 50 millions.

Lorsqu’en février 2020, le gouvernement découvre, horrifié, (malgré les nombreuses alertes émises pendant des années) que l’État ne détient que quelques dizaines de millions de masques, la priorité est de tenter de cacher cette incurie aux Français.

Si les notes internes confidentielles exhumées par les magistrats parlent bien de « pénurie » de masque, les ministres inventent alors l’expression de « tensions d’approvisionnement » (l’expression a fait flores depuis et est utilisée chaque fois qu’un médicament vient à manquer en officine).

 

L’ouvrage de Gérard Davet et Fabrice Lhomme confirme à ce titre ce que l’on pressentait déjà : le gouvernement a adapté sa communication sur l’utilité des masques au nombre de masques disponibles. Ainsi, le 12 mars 2020, le jour même où le tout nouveau Conseil scientifique recommande le port du masque, Edouard Philippe annonce que cela est parfaitement inutile. À peine quelques semaines plus tard, il deviendra obligatoire (même dans la rue).

Malgré la minutie de l’enquête, malgré les fautes et mensonges incontestables de l’administration qu’il révèle, la lecture de cet ouvrage est parfois déroutante. N’est-il pas un peu facile de « refaire l’histoire » comme le dit le Pr Jean-François Delfraissy aux magistrats de la CJR ? À plusieurs reprises, les deux journalistes reprochent ainsi aux membres du gouvernement et de l’administration de ne pas avoir prédit l’imprévisible.

Contrairement à ce qu’ils affirment, ce n’est pas parce que de nombreux plans de préparation aux pandémies avaient été élaborés que l’ampleur de la pandémie de Covid-19 était prévisible. On n’a ainsi un peu de mal à penser, comme les deux journalistes, que le gouvernement aurait dû confiner la population dès l’apparition d’un premier cluster dans l’Oise fin février 2020 quand la maladie avait fait… 11 morts en France.

Il semble ainsi un peu réducteur (pour ne pas dire injuste), comme le font les journalistes dans leur conclusion, de décréter que les 30 000 morts de la Covid que la France a déplorée durant les trois premiers mois de la pandémie sont uniquement de la responsabilité du gouvernement (en oubliant que les hécatombes constatées dans certains autres pays développés ne devaient rien à l’incurie réelle ou supposée de nos ministres).

Cinq ans après le vent de panique qui a déferlé sur la France, certains semblent avoir encore du mal à faire l’apprentissage de la fatalité.