PARIS — Alors que l’intérêt des critères actuels pour prédire le risque de mort subite est largement remis en question, il est devenu difficile d’identifier les patients pouvant bénéficier de la pose d’un défibrillateur automatique implantable (DAI) après un infarctus du myocarde (IDM). Lors des Journées européennes de la Société française de cardiologie (JESFC 2025), une présentation est revenue sur les bonnes pratiques à adopter avant d’avoir de nouveaux critères.
« Cette situation nous pousse à attendre avant de poser un défibrillateur, conformément aux recommandations », a souligné la Dre Peggy Jacon (CHU de Grenoble), au cours d’un échange qui a suivi sa présentation. Il est ainsi préconisé d’évaluer d’abord l’effet du traitement pharmacologique optimal de l’insuffisance cardiaque pendant un délai minimum de trois mois.
Les dernières recommandations européennes sur la prévention de la mort subite datent de 2022. Concernant la pose d’un DAI chez les survivants d’un IDM, elles font référence à des études randomisées de plus de 20 ans qui s’appuient sur la fraction d’éjection du ventricule gauche (FEVG) pour stratifier le risque de mort subite, alors que ce critère est désormais considéré comme largement insuffisant, a rappelé la cardiologue.
L’intérêt de la FEVG remis en question
« Même si ces recommandations sont imparfaites, il faut les suivre en attendant d’avoir les données des nouvelles études randomisées en cours », a commenté pour sa part la Pre Estelle Gandjbakhch (Hôpital Pitié Salpêtrière, APHP, Paris). Les résultats du projet PROFID EHRA , qui devrait apporter de nouveaux critères pour mieux identifier les patients à risque sont attendus « d’ici 4 à 5 ans ».
Dans ces recommandations, de nouveaux outils de prédiction du risque de mort subite ont fait leur apparition, avec des apports notables de l’IRM cardiaque et de la génétique, en particulier dans la cardiopathie non ischémique. Néanmoins, la FEVG reste le critère de référence, même si ses limites sont bien connues.
Dans la cardiopathie ischémique en particulier, la FEVG apparait incontournable. L’implantation d’un DAI en prévention primaire est recommandée chez les coronariens avec une FEVG ≤ 35 % et une insuffisance cardiaque symptomatique (NYHA de classe II ou III), malgré un traitement médical optimal de plus de trois mois (Classe I).
Dans ces recommandations, le DAI est aussi à envisager pour la première fois chez les patients coronariens avec une insuffisance cardiaque asymptomatique (NYHA de classe I), cette fois en cas de FEVG ≤ 30 % (Classe IIa). Là encore, après un minimum de trois mois de traitement pour tenter d’améliorer la fraction d’éjection.
Ces recommandations sont basées sur deux études randomisées (MADIT II et SCD-HeFT), qui datent de plus de 20 ans, a rappelé la Dre Jacon. Elles ont montré que l’implantation prophylactique primaire d’un DAI chez des patients présentant une FEVG fortement réduite est associée à une survie améliorée.
Des traitements beaucoup plus efficaces
Entre-temps, le traitement des patients atteints d’insuffisance cardiaque a considérablement évolué, ce qui s’est accompagné d’une nette baisse de la mortalité, en particulier chez les survivants d’un infarctus du myocarde. Alors que les décès par mort subite étaient de 10% à un an dans l’essai MADIT II, « ils devraient bientôt passer sous les 3 % », a précisé la cardiologue.
Les nouveaux antagonistes minéralocorticoïdes, les inhibiteurs du récepteur de l’angiotensine-néprilysine et les inhibiteurs du SGLT2 font partie des nouveaux médicaments venus s’ajouter ces dernières années au traitement de l’insuffisance cardiaque, avec des résultats qui ont amené à s’interroger sur l’intérêt réel de poser un DAI.
Des études ont aussi montré les limites de la FEVG comme critère de sélection des patients à risque de mort subite. D’un côté, une part non négligeable de patients sont porteurs d’un DAI pendant des années, sans en avoir besoin. De l’autre, des patients avec une FEVG > 35 % après une cardiopathie ischémique peuvent décéder d’une mort subite.
De nouveaux critères ont émergé pour tenter d’améliorer l’identification des patients à risque. Des scores basés notamment sur l’âge, la sévérité de la fraction d’éjection, la présence de comorbidités ou encore sur des critères ECG ont été proposés. Certains d’entre eux sont en cours d’évaluation, principalement dans des études rétrospectives.
Des scores s’appuyant sur l’IRM cardiaque ont également montré l’intérêt de l’imagerie dans la stratification du risque par l’étude du rehaussement tardif, qui se traduit par un hypersignal blanc à l’IRM dans les zones nécrosées ou fibrosées du myocarde. Une récente étude rétrospective a suggéré la supériorité du score IRM, par rapport à la FEVG seule, a précisé la Dre Jacon.
Des critères de sélection peu fiables
Pour pouvoir évaluer ces différents critères et les intégrer dans la pratique clinique, le projet européen PROFID a été mis en place en 2020 avec l’objectif d’améliorer la sélection des patients à haut risque et affiner les indications pour la pose d’un DAI chez les survivants d’un infarctus du myocarde souffrant d’insuffisance cardiaque.
Une première analyse rétrospective a été menée sur les données de plus de 140 000 patients pris en charge après un infarctus du myocarde. Les patients ont été répartis entre les porteurs d’un DAI de prévention primaire avec une FEVG ≤ 35 %, ceux sans DAI avec une FEVG ≤ 35 % et ceux sans DAI avec une FEVG > 35 %.
Récemment publiés, « les résultats sont globalement décevants car ils montrent que les critères dont on dispose actuellement ne sont pas fiables », a commenté la Dre Jacon. En dehors de la FEVG qui s’est révélée, sans surprise, être un mauvais prédicateur de la mort subite, l’addition de paramètres autres que l’IRM « ne permet pas d’améliorer cette prédiction du risque ».
Concernant l’apport de l’IRM cardiaque, « la valeur additionnelle existe, mais elle est très faible ». Si cet outil émergent est perçu comme utile pour sélectionner les patients, la capacité de prédire le risque de mort subite n’est que légèrement améliorée, en particulier chez les patients avec une FEVG > 35 %, a précisé la cardiologue.
« Cette analyse n’a pas permis de valider un modèle multiparamétrique pour avoir une stratification du risque de mort subite. La valeur de ce modèle reste faible, même avec l’addition de l’IRM. Pour le moment, il n’est pas possible d’avoir une prédiction fiable du risque individuel de mort subite dans la cardiopathie ischémique. »
Beaucoup d’attentes avec PROFID EHRA
C’est dans ce contexte que le premier essai clinique randomisé PROFID EHRA a été lancé en 2023 avec le partenariat de la Société européenne de cardiologie (ESC). Il est prévu d’inclure un total de près de 3 600 patients en post-infarctus du myocarde dans 13 pays d’Europe. Les participants seront répartis entre un traitement médical optimal seul ou un traitement médical optimal associé à l’implantation d’un DAI.
L’essai apportera des données sur les patients chez qui l’implantation aurait pu être évitée et ceux qui en ont bénéficié afin d’identifier des critères plus fiables de stratification du risque de mort subite. L’intérêt de l’IRM sera particulièrement scruté. Des sous-groupes seront aussi constitués « pour connaitre les modalités d’utilisation de l’intelligence artificielle », notamment dans l’analyse des profils ECG.
En France, des études randomisées sont également prévues pour évaluer les indications de la pose d’un DAI chez les patients de plus de 70 ans après une cardiopathie (DILEMMA) ou analyser plus spécifiquement l’apport de l’IRM cardiaque (SMART-DEF). Les résultats ne seront pas connus avant plusieurs années.
En attendant, les recommandations sur la pose d’un DAI s’appliquent sur la base de la FEVG et en respectant le délai minimum pour le traitement pharmacologique. Chez les patients avec une FEVG > 35 %, l’identification du risque étant impossible avec les moyens actuels, « il faut envisager des technologies de défibrillateur les moins invasives possibles », estime la Dre Jacon.
En fin de session, l’utilisation d’un gilet défibrillateur cardiaque externe portable Lifevest (Zoll) a été évoquée. Même si un registre français a pu confirmer son intérêt en vie réelle en post-infarctus chez les patients avec une FEVG < 35 %, sa place en prévention de la mort subite a été rétrogradée dans les dernières recommandations, a rappelé la cardiologue.
Selon les recommandations européennes, l’utilisation d’un défibrillateur portable peut être envisagée après un infarctus du myocarde chez certains patients sélectionnés (Classe IIb). À ce niveau, l’utilisation d’un tel dispositif « se limite à des cas exceptionnels ».
